Est-ce que vous avez entendu parler du syndrome du prédicateur? Non, bien sûr vous n’y êtes pasconfrontésEh bien, en relisant les textes sur lequel on doit prêcher on se demande : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire de neuf sur un passage d’évangile archi-connu que la plupart d’entre nous pourrions réciter par cœur ? » –
Mais il ne s’agit pas de dire des choses nouvelles, inédites, originales, pour épater les fidèles mais de se laisser étonner par l’Evangile. Pas l’étonnement niais du benêt toujours ravi de tout et qui ne comprend presque rien. Non, mais l’étonnement joyeux de l’amant qui ne s’explique toujours pas dix, quinze, trente, cinquante ans après pourquoi il est toujours attiré par celle à qui il a dit un jour « je t’aime »
C’est cela l’Evangile, une Bonne Nouvelle étonnante qui ne cesse pas de nous surprendre jour après jour. Oh ! Avec des hauts et des bas, comme dans un vieux couple.
Aujourd’hui j’ai été tout particulièrement surpris par la composition de ce groupe des douze auquel Jésus confie sa première mission. Car enfin, avant de les choisir, Jésus a passé la nuit dans la Montagne, en prière, en tête-à-tête avec son Père. Le lendemain matin il jette les bases de ce que l’on appellera plus tard l’Eglise. Alors…on s’attend à quelque chose d’extraordinairement bien organisé, un groupe trié sur le volet, des hommes choisis selon des compétences reconnues. Des érudits avec un haut potentiel intellectuel, parfaits à tous points de vue, bref des cadres supérieurs d’une superstructure qui doit s’élancer vers les siècles avenir !
Eh bien ! Le résultat : Un patron pêcheur qui deviendra l’espace d’un procès renégat, un escroc grippe-sou quelque peu pervers qui deviendra le traitre, un collaborateur à la solde de l’occupant, un nationaliste terroriste qui ne répugne pas au coup de main, deux frères ambitieux qui n’ont visiblement pas encore coupé le cordon ombilical avec leur mère et qui se voient déjà se pavaner au premier rang dans le Royaume… et les autres : ils ne sont ni pires ni meilleurs. Bref des hommes ordinaires.
Ce n’est pas avec un tel panel que l’on met en place une institution appelée à traverser les siècles ! Alors, pourquoi eux et pas une douzaine d’autres, mieux sélectionnés, appelés sur des critères d’intelligence, d’intégrité morale, de respectabilité sociale et politique ? Il devait bien y en avoir quelques-uns parmi les disciples. Oui pourquoi ceux-là ont-ils été choisis, élus, pour devenir Apôtres ? Nous les avons représentés ici dans notre église saint Louis sur les deux peintures murales du chœur. Contemplez-les, priez-les. Demandez-leur de continuer à faire grandir l’Eglise.
Une petite histoire des Hassidim rapportée par Sœur Joan Chittister, une bénédictine américaine, dans un livre que j’ai lu avec gourmandise il y a quelques années « Le Feu sous la Cendre » nous fera mieux comprendre le choix des Apôtres d’hier et d’aujourd’hui !
« Il était une fois – toutes les histoires commencent comme cela – il était une fois un Rabbin à qui on avait demandé comment on se sentait lorsque l’on était rabbin. Eh bien ! répondit le rabbin, j’ai commencé à mieux comprendre cela lorsque je me suis mis à travailler à la bergerie. Là, on comptait les moutons et le dixième de chaque groupe était élu pour servir dans le Temple (c’est-à-dire pour le sacrifice) simplement parce qu’il était arrivé en dixième. Et c’est exactement ainsi que je fus moi-même élu pour devenir rabbin. »
Voilà c’est aussi simple que cela : élu pour servir dans le Temple.
Si cette historiette est éclairante pour nous aider à comprendre le choix des apôtres, elle doit l’être aussi pour chacun et chacune d’entre nous. C’est Dieu qui choisit selon ses critères qui ne sont pas les nôtres.
Ce n’est pas parce que nous sommes diacres, prêtres, évêques, religieuses, chrétiens engagés dans la vie de l’Eglise que nous ne sommes pas à nos heures quelque peu renégats, grippe-sou, ambitieux et envieux, collaborateurs… Voilà qui devrait nous ramener à un peu plus de modestie dans la manière de vivre l’état de vie qui est le nôtre.
Nous avons été choisis tout simplement pour servir dans « ce temple qui a pour fondation les apôtres et les prophètes et la pierre angulaire c’est le Christ » Mais pour cela, encore faut-il, ne jamais perdre de vue que c’est Jésus qui nous a choisis le premier et non l’inverse.
Voilà aussi pourquoi il est urgent, aujourd’hui peut-être plus qu’hier, que les évêques, les prêtres et les diacres, cherchent pour eux-mêmes, des moyens concrets qui les aident à vivre l’Evangile sans faire aucune concession à l’esprit du monde. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons annoncer aux autres la « Bonne Nouvelle » comme des serviteurs quelconques, mais indispensables puisque choisis par Dieu lui-même.
Une fois n’est pas coutume je vous donne le moyen qui m’aide à garder le cap sur l’évangile. C’est la Règle de saint Benoît. Elle m’aide depuis 26 ans à ne jamais perdre de vue que je suis un serviteur inutile. Il ne s’agit pas de m’enfermer dans des contraintes supplémentaires qui me procureraient une pseudo-sécurité spirituelle. Il ne s’agit pas de vivre la Paix bénédictine dans l’ambiance calfeutrée d’une vie au relent d’encaustique de sacristie monastique. Loin s’en faut, elle ne me met pas à l’abri des intempéries de la vie. La Règle est une sorte de balise qui me permet de m’ouvrir au monde. Pour paraphraser Esther De Waal, l’épouse d’un pasteur Anglican choisir la Règle de Saint Benoît comme instrument pour vivre l’évangile, c’est prendre conscience de manière aiguë de la présence de Jésus dans notre vie. C’est lui qui nous a aperçu dans la foule et qui nous a appelé malgré nos engagements mondains qui ne sont toujours au-dessus de tout !